Gaël Santisteva nous déloge ! Le créateur, qui affectionne le hors-cadre, agence avec Voie Voix Vois (VVV), une œuvre scénique protéiforme, entre poésie musicale, mouvement et théâtre vérité. Cette confluence des genres célèbre aussi l’émotion d’une rencontre : avec Saaber, artiste à perception alternative, et Antoine Leroy, musicien et coordinateur artistique des Ateliers Indigo. Entretien découverte. 

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Cuchmann Cotterot

La création Voie, Voix, Vois (VVV) est née d’une rencontre aux Ateliers Indigo. Explique-nous.

J’ai rencontré Saaber Bachir, un artiste à perception alternative, et Antoine Leroy, musicien, en décembre 2022, lors de la création du Cabaret Cosmos aux Ateliers Indigo.  C’est une association bruxelloise qui accompagne une vingtaine d’artistes en situation de handicap, à travers la mise à disposition d’espaces pour développer leur pratique en arts plastique et musique, encadrés par des artistes qualifié·e·s. La pratique de la scène est assez nouvelle dans cette structure. Puis, nous avons postulé pour créer un trio dans le cadre de Garden Party 2023 au Théâtre des Doms en Avignon. Nous avons été sélectionnés, et c’est là que tout a réellement commencé pour VVV.  

 

VVV est une création collective ? 

C’est le résultat de tout un processus collaboratif. Et je n’aurais d’ailleurs pas pu réaliser tout ce travail sans l’aide précieuse d’Antoine. Je suis tout d’abord parti de leur travail de cabaret que j'ai essayé d'emmener vers une lecture plus « lisible ». Je ne voulais pas non plus en faire une forme méga-codifiée pour « nous », les gens de l’Institution ; il a fallu trouver un équilibre, entre adaptation et accessibilité, pour que même s’il y a une impression de désordre, de déconstruction, il y ait une compréhension du geste.

 

Est-ce que l’entente artistique s’est vite trouvée ? 

Saaber Bachir était génial car il était très franc, très provocant au début. Il me disait « De toute façon, comme tu es une personne normale, tu vas gagner. C'est toi qui vas gagner à la fin, je sais déjà. »

 

Comment as-tu réagi ? 

Cela m'a fait réfléchir. Je me suis dit « Il a quand même un peu raison, car dans un sens, j'essaye de lui retourner le cerveau pour que cela fonctionne dans mon sens. » Après, on a trouvé un terrain d'entente, avec l’aide d’Antoine, qui est aussi Directeur artistique des Ateliers Indigo. Il a proposé une méthode par analogies, sur base des expériences de Saaber dans les ateliers arts plastiques. On reprenait les retours qu’il reçoit en cours de dessin, par exemple, quand les intervenant·e·s lui disent « Saaber, ce serait bien de changer le fond, de changer telle couleur » ; et à partir de ce moment, il a saisi que je n’étais pas là pour changer son sujet, mais pour l’accompagner afin que le public comprenne mieux ce qu’il souhaite exprimer sur scène.

 

C'est une méthodologie proche d’une médiation, dans le sens d’une série d’entremises pour se mettre d’accord. 

Oui, et parfois, cela venait de moi, en lui partageant une idée que j'avais dans la tête pour qu’il la reprenne au plateau. Il me disait toujours « Non ». C’est normal, car au fil des années, il a développé une protection, une méfiance. Il me disait toujours « J'aime pas ton idée ». Puis, par une série de tentatives, on apprivoisait ensemble des nouveautés et on se rendait compte qu’il y avait une possibilité d’amusements, d’intérêts communs. Et là, naissait alors « l’appropriation » pour Saaber. 

 

Quel récit scénique avez-vous construit ensemble ? 

C’est une narration abstraite qui découle d’un travail d’impressions, d’impulsions, d’instincts. C'est une invitation à observer trois personnes qui essayent de produire un travail autour de la notion de pouvoir, de domination et d'identité. Saaber a une obsession pour les chevaux sauvages, les Mustangs d’Amérique précisément, et leur libération. C’est un cheval qui a réussi à gagner sa liberté après des années de domestication par les humains, notamment les colons espagnols. C’est une métaphore assez logique avec l’histoire personnelle de Saaber. Il a écrit des poèmes à ce sujet, une écriture automatique, brute, sur les thèmes de la fureur, de la colère, de la volonté d’être libre, que l’on a testé au micro — il a l’habitude de faire ce travail de poésie musicale avec Antoine et de se servir de ce médium pour la diffusion de la parole. Puis, je l’ai amené au mouvement, car il a une réelle sensibilité pour la danse, et de là est née une forme assez organique, libératrice. C’était important d’aborder ce sujet par le corps.

 

Quels aménagements as-tu conçu pour préserver les sensibilités de l’équipe ?

J’avais surtout le besoin d’être en accord, et cela passait par des questions très simples : « Est-ce que c'est important pour toi de le dire ? Est-ce que tu veux le faire devant le public ? Est-ce que ça te plaît de faire cela dans ce contexte ?... » Oui il y a un aménagement, une précaution qui, en réalité, pourrait aussi se retrouver dans des contextes de création avec des personnes « valides ». Cela m’a fait réfléchir sur ma pratique, et comment j’ai exercé mon métier jusqu’à aujourd’hui. 

 

Justement, en quoi ton accompagnement avec les Ateliers Indigo s'inscrit dans ton parcours de créateur ? Est-ce une étape nouvelle ? 

Ce qui est arrivé avec Saaber et Antoine est un accident, une surprise. Une belle surprise. Quand elle s'est présentée, je n'ai pas hésité. Je me suis senti attiré immédiatement. Dans mon travail, j'ai souvent travaillé avec des personnes, des artistes aux frontières de certaines normes, qui contiennent une forme de danger, à l’opposé de quelque chose qui est bien cadré « comme il faut » ; j'aime les débordements, c’est ce que je recherche avec des acteur·rice·s « valides ». Je ne suis pas quelqu'un qui pousse les gens ; je préfère travailler directement avec des personnes qui sortent des lignes, qui ne sont peut-être pas forcément faciles à maîtriser toujours, mais c'est ça qui m'intéresse je pense, et de laisser cela exister.

 

Est-ce que ton expérience dans le domaine du cirque a été utile dans le processus de création ? 

Je ne sais pas si cela m’a concrètement aidé mais il y a clairement un système d’échos entre cette expérience et ma pratique circassienne. C’est lié à cette question de la norme. Car, le cirque, à l’origine, c’est une société parallèle, « une vie de roulotte », bien que dans l’arène, il y a une recherche de validité à travers la prouesse physique (la contorsion, le trapèze…) ; tu deviens « valide » parce que tu arrives à faire quelque chose d’extraordinaire, ou par la friction avec le public, comme les clowns, ou par cette proximité dangereuse avec des animaux sauvages dans le cas des dompteur·euse·s. J’aime chercher ce frottement débordant, périlleux, brûlant, dans mes créations scéniques, et je l’ai retrouvé avec VVV.

 

Quelle émotion le public de Charleroi danse va éprouver face à cette performance ?  

Aucune idée, car dans cette performance, on laisse exister le flottement, l'incertitude, ce qui est inhérent au travail avec des personnes à perception alternative. Il y a la place à l’improvisation, notamment dans une scène d’interview live. On a construit la partition avec des points de rendez-vous libres, où Saaber peut mener la danse. Il est très fort dans cet exercice. Il faut accepter l’incertitude, autant le public que nous les interprètes. On se lance tous les soirs, on ne sait pas si on va pouvoir jouer jusqu’au bout, on va essayer que ça se passe quand même, mais attention, ça sera peut-être chaotique, la performance peut s’interrompre, être hijacked, Saaber a le pouvoir, et cela montre que c’est un être d’émotions, que ce n’est pas une machine à reproduire. 

 

Et dans ce cas, comment réponds-tu à ce type de situation ?

Souvent, Saaber dit « Je vais vous faire un poème ». Ce n’est pas en lien direct avec la dramaturgie, c’est comme un sas pour revenir au présent. Puis on reprend. Après la performance, on organise une demi-heure de rencontre avec le public, d’échanges. C'est un espace de décompression pour tout le monde. C’est important d’avoir la possibilité de dialoguer ensemble de ce que nous venons de vivre. Cela permet de faire descendre la dopamine de la performance — Saaber est souvent mega high — de baisser les curseurs, de « ranger le bordel », de questionner comment le public a co-existé avec la proposition scénique, car elle bouscule nos constructions de spectateur·rice·s. Soyez prêt·e·s et surtout ouvert·e·s !

 

 

Entretien réalisé par Antoine Neufmars, avril 2024

© Barbara Buchmann-Cotterot