Avec FUGACES, Aina Alegre dialogue avec un fantôme. Un dialogue engagé, troublé avec Carmen Amaya, figure mythique et contradictoire du flamenco. À partir d’archives fragmentaires, la chorégraphe convoque ce fantôme comme outil critique, interrogeant mémoire, exotisation et légitimité des corps. Première création conçue dans le cadre de sa co-direction du CCN de Grenoble, la pièce affirme une danse située, traversée par les enjeux de transmission, de territoire et de réécriture du passé au présent. 

 

 

Dans votre parcours, quelle place tient FUGACES, votre nouvelle création ?

C'est une bonne question car mon parcours ne s’est jamais construit de manière linéaire. J’ai travaillé dans le désordre. Je suis arrivée en France pour étudier au CNDC d’Angers, et très vite, j’ai commencé une recherche en studio, 
seule — presque une auto-enquête [rires]. En parallèle, j’étais interprète dans des contextes très éclectiques : danse, théâtre, performance, cinéma. J’aime dire que c’est un “parcours fusée” : je pars dans plusieurs directions, mais tout contribue à nourrir mon travail aujourd’hui. Mon parcours a vraiment pris forme par le solo NO SE TRATA DE UN DESNUDO MITOLÓGICO et la pièce de groupe Le jour de la bête ; tout était déjà là. Par la suite, j’ai trouvé les bonnes personnes avec qui collaborer, mon langage artistique s’est affiné ; soit dans une approche très plastique (R-A-U-X-A), soit à travers des projets performatifs en espaces non conventionnels, comme RÉVERBÉRATIONS, ÉTUDE 8 ou le duo ÉTUDE 4, FANDANGO ET AUTRES CADENCES que j’ai présenté au Festival Legs en 2023. Puis, il y a eu THIS IS NOT (an act of love & resistance), une pièce pour 5 danseuses et 4 musiciennes créée à Bruges, et PARADES & DÉSOBÉISSANCES, un projet participatif pour une foule. FUGACES est une pièce particulière : c’est la première fois que je crée dans le cadre de ma co-direction du CCN de Grenoble. Le dialogue ne s’est pas fait de la même manière, parce que le contexte change tout.

Dans ce contexte, qu’est-ce qui rend FUGACES si spéciale ?

Je ne cherche plus à repartir de zéro. J’approfondis ce qui persiste dans ma recherche artistique. J’inscris aussi cette création dans un nouveau territoire : celui de Grenoble. Je fais de la médiation, je partage ; toute une pédagogie élargie qui me permet de “muscler” ma démarche, et donner des clés pour entrer dans celle-ci. Aujourd’hui, j'ai un besoin très clair d’asseoir une pratique, une transmission.

Un motif revient souvent dans votre travail : celui du fantôme. Pas comme figure spectaculaire, mais comme outil. Pouvez-vous expliquer ?

Pour FUGACES, employer le mot “fantôme” m’aide avant tout à me situer. Je travaille avec une figure dont je ne sais pas exactement comment elle s’infuse en moi. C’est très inconscient, c’est beaucoup moins concret que de dialoguer avec d’autres figures de la danse contemporaine. Le flamenco vient d’une pratique liée à mon pays — cependant, tout le monde ne danse pas. Alors, à qui appartient cette danse ? Qui peut la danser ? La danse, pour moi, c’est ce qui se passe entre les corps, dans un espace vivant. Le fantomatique, ce sont les gestes réveillés mais invisibles, ce qui peuple l’espace sans se montrer frontalement. Ce n’est pas de l’ésotérisme : c’est une pratique de l’imaginaire. 

Avez-vous travaillé à partir d’archives ?

Oui, mais l’archive ne donne jamais tout. Elle est d’abord une impulsion formelle. On s’en approche, et quand on ne peut plus s’en approcher, il faut générer ses propres fictions. Elle aiguise notre regard : je l’observe, je m’y projette, et je construis un langage à partir de ce que je vois… et de ce que je ne sais pas. Dans FUGACES, il y a aussi des archives sonores, que l’on distord, que l’on met en spirale — comme dans le flamenco.

Quelle place prennent ces archives dans la forme finale ?

Je ne voulais surtout pas faire un spectacle didactique. Les archives sont là, visuellement, sonorement, mais toujours comme des appuis, des rebonds. Je ne voulais pas cacher l’archive, mais déplacer le regard. Que le voyage soit plus précis, plus sensible que le simple fait d’“être face à” un document.

Il ne s’agit donc pas de reconstitution historique ?

Non. Ce n’est ni du reenactment ni une reconstitution. On en a beaucoup parlé avec mon équipe justement : est-ce qu’on emmène le public vers une forme de nostalgie, ou à un plein présent ? Est-ce qu’on se dépose dans le passé, ou est-ce que ce fantôme nous donne le feu — une énergie volcanique, comme celle qui caractérisait la danse de Amaya— pour la rendre active, actuelle, et la lancer vers le public ?

Vous rendez hommage à Carmen Amaya, figure mythique du flamenco. Comment avez-vous abordé ce “legs” ?

C’est un héritage extrêmement complexe. Carmen Amaya est une figure mystérieuse, avec de multiples portes d’entrée. J’ai lu beaucoup d’articles sur ses tournées. À l’époque, le flamenco circulait peu en Europe ; les “danses gitanes” étaient perçues comme de l’exotisme, une “espagnolade”. Elle a fui la guerre avec sa famille, est passée par l’Amérique du Sud, New York, Hollywood, Broadway, avant de revenir en Europe après la Libération. À son retour en Espagne, on lui reprochait un style “pas assez flamenco”, pas assez traditionnel. Cela résonne fortement aujourd’hui, à l’heure où l’on parle d’appropriation culturelle : qu’est-ce qu’on prend, qu’est-ce qu’on donne ? Comment ne pas être piégé·e dans son propre folklore ? Comment travailler avec la notion d’“influence”? 

Ce dialogue avec Carmen Amaya parle aussi de vous ?

Oui. Dialogues avec un fantôme, et il peut te tendre un miroir [rires]. Dans l’une de ses pièces, Amaya utilisait le Boléro de Ravel, qu’elle tordait complètement — et cela avait été très mal reçu. Dans FUGACES, j’utilise aussi le Boléro. En me demandant : et si ça avait fonctionné ? L’archive te laisse libre de générer une fiction à partir de ce que tu sais, de ce que tu ignores. J’ai construit un langage à partir de certains éléments récurrents : son rapport au regard, au sol, au bassin, à la vitesse, à la musique interne. Et surtout, le martèlement.

Le martèlement est très présent dans votre travail.

C’est un fétiche. C’est là depuis le début. Il me renvoie à mes premiers besoins de danse. Je n’ai jamais appris ni ne me suis jamais approprié une technique spécifique ; je me mets plutôt en dialogue avec des pratiques, des territoires qui ne sont pas forcément les miens — ici le flamenco. Comment cette danse de Carmen Amaya nous traverse, comment elle nous prend, et comment on la porte ? C’est une collaboration, une transmission — un peu d’elle, un peu de moi. Il y a toujours une part de soi.

 

 

Aujourd’hui, la transmission et le territoire semblent centraux dans votre pratique d’artiste de danse.

Oui. Artistiquement, je m’y frotte davantage. Je me réconcilie avec le fait de muscler un langage, de le laisser persister d’une pièce à l’autre. FUGACES, c’est fort à cet endroit-là : ce n’est pas du recyclage, c’est un approfondissement. Avant, je voulais faire table rase à chaque création. Aujourd’hui, je célèbre cette continuité. Au CCN, j’ai l’intention de transmettre des pièces de mon répertoire dans d’autres contextes. Transmettre, c’est revisiter, retrouver des pratiques, des concepts et les activer ailleurs, avec d’autres corps, d’autres publics.

Et le territoire de Grenoble ?

J’ai grandi ailleurs, étudié en France, construit ma compagnie STUDIO FICTIF à Paris pendant douze ans, puis je suis arrivée à Grenoble, en codirection avec le danseur Yannick Hugron, dans un paysage chorégraphique déjà très marqué. De mon côté, arriver en tant que femme, étrangère, relativement jeune, implique une responsabilité : comprendre ce qui est déjà là, les besoins, les histoires, et se demander comment faire suite. Il y a aussi cette idée de déplacement du regard : comment rendre désirables des endroits laissés de côté, comment activer des espaces affaissés. Quand on ne vient pas du territoire, le regard peut sembler superficiel — mais cette superficialité permet parfois des déplacements fertiles. Entre l’ancrage d’une direction et le nomadisme d’une compagnie en itinérance, il y a une tension constante. Et c’est précisément cette complexité qui m’intéresse aujourd’hui.

 

 

Entretien réalisé par Antoine Neufmars, décembre 2025