"...faire place à une danse imaginaire... À d'autres manières de narrer, de penser, à d'autres cultures."

Comment vas-tu ?
Super, je suis enceinte de cinq mois, c’est la période hilare !
Et c’est le printemps à Bruxelles !
C’est une autre ville.
Tu es à présent artiste associée à Charleroi danse. Cette nouvelle arrive à quel moment de ton parcours ?
À un moment de réflexion structurelle. Je me demande comment grandir en tant que porteuse de projet. Mes activités nécessitent un fonctionnement, des démarches pour exister institutionnellement. La proposition de Charleroi danse est arrivée comme un soulagement.
Que souhaites-tu investir durant ces trois années ?
Il y a déjà deux reprises en 26.27 : mon premier solo g r oo v e, et Quelle Aurore, une performance avec la musicienne Bonnie Banane. Puis en 2028, je serai concentrée sur ma nouvelle création.
Que préfigure ce nouveau geste ?
Je viens de terminer un premier cycle, très hétéroclite, un maillage de danses. Je me suis beaucoup intéressée à la question du contexte : comment introduire les danses, comment les “mettre en scène”. J’ai traversé différents médiums — chant, voix, danse, tableaux. En relisant mes notes avant l’interview, j’ai noté dans mon carnet : “severe dancing”. Aujourd’hui, j’ai envie de revenir à un corps fort, précis, tout en gardant une écriture fragmentée, et d’assumer une certaine “goofiness”, quelque chose de stupide et d’absurde — un hommage discret à ma passion pour les internet memes.

Tu as déjà présenté à Charleroi danse ?
Oui, dans différents contextes : une invitation lors d’Europalia, une soirée Fancy Legs x Africa is/in the Future, puis g r oo v e, créé après une résidence aux Écuries. Charleroi danse a aussi soutenu Fampitaha, fampita, fampitàna, présenté au Kunstenfestivaldesarts.
La création radiophonique t’a permis d’oraliser une approche historique de ton travail. Ce médium t’intéresse encore ?
Oui. J’ai longtemps été interprète. Être porteuse de projet est récent, depuis 2021, et tout est allé vite. Avec la radio, j’ai eu envie de sortir du mutisme, d’apporter une parole, un cadre, un contexte à mes danses. Et de répondre à des questions intimes, politiques : comment j’ai envie d’habiter mon corps ? Comment j’ai envie de danser aujourd’hui? À quoi ai-je envie de faire de la place ? Le mouvement reste toujours libre d’interprétation : j’avais besoin de poser moi-même certains mots, un cadre, sortir de l’abstraction. La radio a été un outil de recherche, mais aussi une manière d’archiver et de nommer : l’eurocentrisme dans l’apprentissage de l’histoire, l’orchestration de l’oubli par la colonisation, l’inévitable perte des langues au-delà des mers. Sékou Séméga a écrit au sujet de ce geste radiophonique : « [Il)] apparaît ainsi comme une exploration des conséquences de la colonisation sur les corps, les récits et l’intime. C’est une invitation à se délester du poids de la honte et à sortir du silence de l’Histoire. Il s’agit d’une fable documentaire où cherche à se renouer un dialogue entre une île, sa diaspora et ses rejetons; où crache par toutes les brèches, le droit d’exister dans l’entre-deux. »

Tu parles souvent de “faire de la place”. À quoi ?
À d’autres manières de narrer, de penser, à d’autres cultures. Je me suis beaucoup intéressée au conte à Madagascar, très présent à la radio, un rituel d’écoute à 13h. Les récits s’autorisent à bifurquer, à, par exemple, accueillir une recette de cuisine en plein milieu du récit pour éveiller les sens, puis revenir à l’histoire. Cela m’a amené, dans ma danse, à me poser la question de la place, c’est à dire à quel moment, dans la danse, tu décides de faire de la place à tel mouvement. J’ai longtemps dansé pour d’autres, notamment pour Anne Teresa De Keersmaeker. J’ai donné mon corps et mon temps à différentes écritures, héritières d’une histoire de la danse euro-centrée, d’une grande abstraction. Aujourd’hui, j’ai envie de me “laver” de cela, de faire place à une danse imaginaire. Je ne veux pas non plus revendiquer des danses malgaches que je n’ai pas pratiquées. Je m’intéresse plutôt à l’origine du geste : qu’est-ce que danser, être en lien avec une musique, avec d’autres corps ? Sans répondre à un cadre existant, à une norme organisant le corps. Continuer à être sensible, et faire démarrer une danse à partir de cette sensibilité.