"Les questions d'interdépendance et de relation sont au coeur de notre écriture chorégraphique."

 

 

Bravo, vous devenez artistes associé·e·s à Charleroi danse. Que symbolise pour vous cette évolution de statut ?

M.F : C’est une rencontre avec un parcours professionnel de sept années et quatre créations. Depuis le début, nous cherchons un langage singulier, capable d’honorer la rencontre de nos pratiques et de nos trajectoires très différentes. Aujourd’hui, nous souhaitons ouvrir notre recherche à d’autres réalités, à d’autres collaborations, et le faire avec Charleroi danse constitue un cadre idéal.

A.R : Il faut du temps pour installer une pratique chorégraphique. Chaque projet déplace les perspectives artistiques. Nous partons toujours de nos corps ; aujourd’hui, nous avons envie de transmettre, de partager, mais aussi de prendre du recul sur le geste qui se déploie.

En quoi vos parcours sont-ils si différents ?

A.R : Je viens d’un parcours académique. Je danse depuis l’âge de cinq ans. Originaire de Suisse, je me suis formée à la danse contemporaine à Amsterdam, avant d’ouvrir une recherche plus personnelle qui m’a menée vers la collaboration avec Micaël.

M.F : J’ai un parcours autodidacte dans les arts de la scène. Je pratiquais surtout la musique, puis il y a eu la rencontre avec Angela. Au départ, nous ne voulions pas faire de spectacles… et finalement la compagnie est née, avec les créations.

A.R : Nous voulions inventer un langage à l’image de notre rencontre. Il ne s’agissait pas de plaquer mon bagage académique sur le corps de Michaël : cela n’aurait eu aucun sens.

 

 

De quoi ce langage est-il nourri ? Comment écrivez-vous la danse ?

A.R : Les questions d’interdépendance et de relation sont au cœur de notre écriture chorégraphique. Nous travaillons par motifs, par patterns, qui se transforment graduellement. Ce n’est pas la répétition pour elle-même, mais une mise en lumière précise et exigeante du lien entre les corps. Nous prenons le temps. Le public n’est jamais piégé face à l’abstraction : il existe toujours plusieurs portes d’entrée dans ce qui se joue sur scène. Cet accès sensible et ouvert au geste de création est essentiel pour nous.

M.F : En travaillant toujours à partir de relations concrètes, nous cherchons également à créer une atmosphère de douceur, d’accueil. Par exemple, dans une création récente entre cirque et danse, nous avons inventé un système de suspension avec des contrepoids, qui établit une interdépendance très forte entre nos corps, l’espace et le regard du public. Puis viennent les images, les sons… Cette lente élaboration fait partie intégrante du geste artistique.

Dans vos projets d’artistes associé·e·s, vous souhaitez faire de la place à d’autres “réalités”. Lesquelles ?

M.F : Nous avons beaucoup tourné ces dernières années. Ces voyages ont eu une influence esthétique et politique. Nous y avons noué des amitiés, initié des collaborations. Notre point de vue de créateur·rice·s n’est pas universel. Nous ressentons la responsabilité d’inclure d’autres perspectives, d’autres paroles, d’autres corps sur scène. Être soutenu·e·s par des institutions nous donne aussi les moyens de rendre cela visible. La création n’est jamais l’œuvre d’un·e génie solitaire : elle naît d’un groupe, d’un contexte, d’une époque.

A.R : En tournée, nous avons souvent vécu des discussions extraordinaires en dehors du plateau. Là, surgissent des sensibilités, des pensées, des mots essentiels, qui nourrissent directement notre travail. C’est cet endroit invisible que nous voulons rendre perceptible. Avec Charleroi danse, nous pouvons imaginer différents formats : des gestes ponctuels, une installation, une création, des temporalités variées qui permettent de travailler autrement, en parallèle des productions.

 

 

Quels projets souhaitez-vous défendre ?

M.F : Il y aura d’abord une création portée techniquement et interprétée par des enfants de Molenbeek. L’idée est de les accompagner dans une œuvre qui leur ressemble. Nous voulons aussi déconstruire l’image intimidante que peut renvoyer l’institution culturelle et rappeler qu’un théâtre de quartier appartient d’abord à celles et ceux qui y vivent. La création est prévue pour novembre 2027.
Nous préparons également des collaborations ponctuelles avec d’autres artistes, un projet in situ entre Bruxelles et Charleroi avec les publics, ainsi qu’une installation à La Raffinerie donnant la parole aux équipes techniques — ces personnes essentielles qui travaillent souvent dans l’ombre. Un projet de film avec un artiste iranien est aussi en préparation.
 
Votre démarche est très axée sur la collaboration. Quitterez-vous le plateau au profit des autres ?

A.R : La collaboration est au cœur de tout ce que nous faisons. Nous sommes deux porteur·euse·s de projet, et tout est né de notre dialogue. Aujourd’hui, notre recherche s’est consolidée ; avec le soutien de Charleroi danse et le renforcement de notre équipe, nous pouvons envisager des formes plus ambitieuses. Oui, il y aura davantage de co-création, davantage d’ouverture, pour inscrire notre travail plus justement dans le monde qui nous entoure, tout en continuant à nourrir notre recherche.

Entretien réalisé par Antoine Neufmars, avril 2026