"Je m'intéresse aux récits dominants, aux savoirs marginalisés, à leur impact sur les corps et sur l'architecture."

 

 

Bienvenue en Francophonie !

R.M. (rires) Oui, c’est vrai : je suis désormais officiellement soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Où présentes-tu habituellement ton travail ?

R.M. À Bruxelles, je travaille régulièrement avec le Kaaitheater ; à Anvers, avec De Singel. C’est là que j’ai développé une trilogie consacrée à la montagne, au désert et à la mer, dans le cadre de mon mandat d’artiste associé. J’arrive aujourd’hui au terme de ce cycle, et ce partenariat avec Charleroi danse m’ouvre un nouvel espace de travail pour imaginer un autre parcours de recherche.

Peux-tu nous en dire plus ?

R.M. En novembre 2026, je clôturerai cette trilogie avec une création consacrée à la mer, pensée comme espace de savoirs, de circulation et de mémoire. Pour 2028, je suis encore aux prémices d’un nouveau projet : une pièce sur Bruxelles, et pour Bruxelles.
Cette création coïncidera avec un anniversaire personnel : mes vingt années passées dans cette ville. C’est ici que je suis venu me former, à P.A.R.T.S., et c’est ici aussi que ma pratique artistique est née, a été soutenue, s’est construite. J’ai envie d’explorer cette mémoire multiple — historique, communautaire, artistique — en résonance avec les transformations vécues durant ces deux décennies. Bruxelles est une ville capitale à plusieurs échelles : régionale, fédérale, européenne. Comment ces différentes strates cohabitent-elles ? Quelles perspectives d’avenir dessinent-elles ?
Ce projet entrera également en dialogue avec les 70 ans de l’Exposition universelle de 1958.

 

 

Quest-ce qui sactive lorsque tu penses à cette date anniversaire si particulière ?

R.M. Je pense d’abord aux dimensions écologiques et architecturales de mon travail. Cette réflexion a notamment émergé lors d’une œuvre site specific créée pour BOZAR, Coperbeek, où je suis parti de l’histoire de la Senne, rivière sacrifiée qui traverse encore Bruxelles sous terre, notamment sous le Palais des Beaux-Arts.
À travers cette recherche, j’ai enquêté sur l’espace urbain bruxellois, sur l’histoire organique et naturelle de la ville avant qu’elle ne devienne capitale politique, avant les grands travaux d’aménagement. L’eau irriguait alors tout le territoire par un réseau d’affluents : le Vogelzangbeek, la Pede, le Broekbeek, le Molenbeek… Que sont devenus ces cours d’eau ?
Puis est venu le grand projet du canal, avec toute sa logique économique et sa nouvelle géographie du transit. Plus tard, l’Expo 58 a relancé cette dynamique de restructuration urbaine : constructions massives, effacements paysagers, disparition de zones boisées. À chaque fois, une mémoire et un espace de savoirs disparaissent pendant qu’un autre se construit. C’est précisément ce processus de substitution qui m’intéresse.

 

 

Est-ce que cela qui guide lensemble de ta recherche artistique ?

R.M. Oui. La grande ombrelle qui abrite mon travail pourrait se résumer ainsi : la hiérarchie des savoirs, abordée dans une perspective épistémologique. Je m’intéresse aux récits dominants, aux savoirs marginalisés, à leur impact sur les corps et sur l’architecture.
J’ai aussi une fascination pour les mesures de l’espace, les motifs, les structures géométriques — très inspirées par la géométrie islamique. Cela a nourri plusieurs installations et créations muséales, où le mouvement dialogue avec la construction visuelle et la perception.
J’ai ensuite invité mon héritage amazigh dans cette recherche, afin d’y inscrire des savoirs autochtones. Cela m’a permis d’aborder l’histoire à partir des archives, tout en questionnant leur autorité : comment une archive peut-elle devenir matière vivante, outil de création, plutôt qu’objet figé ?
J’ai croisé ce champ de recherche avec les mythologies nord-africaines dans Tafukt - Ayur - Akal, en pensant la Méditerranée comme un espace symbolique partagé entre Grecs, Romains, Amazighs, Pharaons et bien d’autres cultures. 
Dans ma récente trilogie, la montagne (Atlas / the Mountain), le désert (Magec / the Desert) et, prochainement, la mer deviennent ainsi des espaces producteurs de savoirs spécifiques, mais aussi des territoires qui résistent aux logiques d’appropriation et de capitalisation forcée.
Actuellement, j’explore également un pan musical important, à partir du répertoire andalou. Cette tradition raconte de manière sensible les circulations complexes du savoir entre les deux rives de la Méditerranée, entre l’Espagne et le Maroc.
Enfin, ce partenariat avec Charleroi danse me permettra aussi d’aborder la notion de temps, notamment à travers une création avec la jeunesse. Travailler avec des jeunes de 8 à 20 ans, c’est travailler avec le futur : avec d’autres rythmes, d’autres projections, d’autres manières d’habiter demain.

Entretien réalisé par Antoine Neufmars, avril 2026