"je suis fascinée par la naissance de nouveaux rites. Comment une communauté, très plurielle, invente-t-elle des gestes symboliques pour se rassembler, traverser ses peurs, se projeter autrement ?"

 

 

Tu rejoins Charleroi danse en tant qu’“artiste territoire”. Que représente cette invitation ?

J’y vois une forme de continuité avec ce qui s’est déjà tissé ces dernières années à Charleroi, notamment à travers mon implication dans le Carnaval de Charleroi. Cette invitation permet aussi d’inscrire officiellement ce qui traverse ma recherche : la question du lien, de l’ “aller vers”, de la rencontre avec différents publics. Souvent, ces interrogations sont apparentées à la médiation. Pour moi, elles relèvent pleinement de l’artistique. Concevoir et inventer des formes de rencontre, imaginer des espaces de circulation entre les personnes : ce sont des enjeux de création à part entière.

Tu évoques le Carnaval de Charleroi comme une expérience marquante. Pourquoi ?

Parce que j’y ai vu à l’œuvre ce que je cherche artistiquement. Depuis une dizaine d’années, le centre culturel l’Eden a engagé un travail remarquable pour redynamiser le Carnaval de Charleroi. Il ne s’agissait pas seulement de préserver une tradition, mais de réinventer un récit fédérateur, vivant, citoyen. En concertation avec les citoyen·ne·s de Charleroi, un récit a émergé dans la figure du corbeau, et la collecte des “idées noires” des citoyen·ne·s. Ces idées noires processent durant la Grande Parade jusqu’aux ventres des trois corbeaux sculptés, pour être ensuite brûlées lors d’un moment collectif puissant. Je suis fascinée par la naissance de nouveaux rites. Comment une communauté, très plurielle, invente-t-elle des gestes symboliques pour se rassembler, traverser ses peurs, se projeter autrement ?
 
Quelle place occupe le corps dans cette expérience collective ?

Une place centrale. Ce carnaval est un espace profondément inclusif : intergénérationnel, associatif, populaire, traversé par des personnes d’origines, de cultures et de vécus très différents. J’ai travaillé à la chorégraphie du Rituel du brûlage, en imaginant des circulations physiques, des mobilisations collectives du corps avec des citoyen·ne·s, les étudiant·e·s du Bachelier Danse et la fanfare Bidon. Ce qui m’intéresse là, c’est la négociation du commun : comment fait-on mouvement ensemble ? Comment habite-t-on des utopies concrètes ?

 

 

Le territoire lui-même semble au cœur de ta démarche.

Oui. Il y a à Charleroi quelque chose de très vibrant : une générosité relationnelle, une énergie de coopération. J’ai aussi envie d’aller vers d’autres espaces que la boîte noire du théâtre : investir des lieux extérieurs, des zones de passage, des paysages entre nature et urbanité, qui “grattent”. Comment la danse peut-elle rencontrer ces territoires ? Comment un lieu transforme-t-il la relation entre les corps ?

Qu’est-ce qui t’attire dans la parade et l’espace public ?

La parade est un espace de performativité très particulier. Elle exige une générosité immédiate, une exposition forte. Dans l’espace public, c’est souvent l’artiste qui se met en danger, qui s’offre, qui doit entrer en relation. Au théâtre, parfois, c’est plutôt le public qui peut se sentir exposé. Les rapports de pouvoir s’y inversent. Ce déplacement m’intéresse beaucoup : comment créer des formes où chacun·e peut risquer quelque chose, mais dans un cadre de confiance ? C’est peut-être là que commence un vrai dialogue.

Ton travail alterne souvent créations scéniques et démarches participatives. Comment articules-tu ces deux pôles ?

Je ne les oppose jamais. Le participatif nourrit le plateau, et le plateau nourrit les rencontres. Ce sont deux espaces différents, mais poreux. Être “artiste territoire” me donne justement la possibilité de penser ces allers-retours plus en profondeur : soutenir la création tout en activant d’autres formes de présence, d’écoute, de coopération avec les publics, pour en élargir l’écho. 

 

 

 

La jeunesse occupe une place importante dans ce cycle.

Oui, particulièrement l'adolescence. J’ai envie de développer un travail avec des jeunes de 12 à 15 ans, notamment à travers une pièce participative inspirée de À nos chères, une création plateau que je présente à Charleroi danse en février 27 (voir page 70). Je souhaite aussi travailler avec les professionnel·le·s qui accompagnent la jeunesse. Comment mieux écouter les adolescent·e·s ? Comment reconnaître leurs besoins, leurs récits, leurs puissances ? Comment créer des espaces où ils et elles puissent prendre place ?

Tu parles également de “co-formations”. Qu’entends-tu par-là ?

Nous sommes souvent très mobilisé·e·s dans nos secteurs respectifs, mais chacun·e reste dans sa sphère. J’aimerais créer des laboratoires où artistes, acteurs associatifs, éducateur·rice·s, psychologues, médiateur·rice·s puissent se rencontrer, partager leurs outils, raconter leurs expériences. Parce qu’en tant qu’artistes, nous sommes parfois confronté·e·s à des situations complexes sans y être préparé·e·s. Et inversement, d’autres professionnel·le·s peuvent trouver dans l’art des leviers précieux.

Entretien réalisé par Antoine Neufmars, avril 2026